Carola Ernst dans les collections du Musée

infinite_unendlich_2013_-mischtechnik-auf-leinwand-250x210cm-bd-2La peintre Carola Ernst, en résidence à Meymac, expose au musée Marius-Vazeilles

En 2015, le musée Marius-Vazeilles accueillera, au sein de ses collections, une exposition temporaire de l’artiste contemporaine Carola Ernst qui, durant deux semaines, sera en résidence à Meymac.

Carola Ernst est une jeune peintre allemande. Elle est née en 1981 à Stuttgart. Elle a étudié, de 2006 à 2009, à l’université des arts de Berlin avec Valérie Favre et Thomas Zipp, deux artistes de réputation internationale.

Elle a présenté son travail dans diverses expositions tant en Allemagne qu’à l’étranger (Prague, Kyoto, Amsterdam, Paris, Los Angeles, Londres, New York).

Elle vit et travaille à Berlin, où se trouve son atelier, mais vient très régulièrement exposer en France depuis quelques années, en particulier avec la galeriste qui l’a « découverte », Ileana Rodriguez, fondatrice de Phantom Projects Contemporary (PPC). Outre des pièces figurant dans des collections privées, c’est d’ailleurs la galerie PPC(1) qui prête quelques œuvres de Carola Ernst, issues de ses réserves.

Ayant rencontré l’artiste grâce à sa galeriste, Pierre Chiesa(2), originaire de Meymac par sa famille maternelle ─ Vergne et Monteil ─, a proposé à Carola Ernst de venir passer quelques semaines dans le Limousin pour travailler, en s’inspirant non seulement de l’atmosphère corrézienne ou des paysages du plateau de Millevaches, mais aussi des collections et des pièces archéologiques et ethnologiques présentées dans le musée. Ainsi, à l’issue de sa résidence, l’artiste exposera les œuvres qu’elle aura réalisées, en complément de ce qui sera montré à partir de mi-juillet.

Le travail de Carola Ernst comprend des dessins, des peintures, des installations et des sculptures. Il lui arrive également de concevoir la scénographie de ses expositions et, par exemple, d’aménager le sol comme une sculpture à part entière.

« Dans ses tableaux et ses dessins elle génère un monde paradoxal cloisonné par la surface physique limitée du support, espace unifié par nature. Craie grasse, encre, peinture à l’huile, crayon, tous les média se côtoient », écrit Yannick Courbès(3).

Ses œuvres ne dévoilent pas immédiatement, il faut parfois attendre la deuxième ou la troisième vision : on semble d’abord confronté à un chaos indescriptible, avec de multiples références à la tradition de la peinture abstraite expressionniste. Puis, peu à peu, l’image commence à s’organiser et laisse apparaître ses motifs. Regarder une œuvre de Carola Ernst, c’est se laisser aller à un voyage pictural, à la découverte de formes, plus ou moins évocatrices de formes réelles, et de couleurs, toujours vives et éclatantes.

Ileana Rodriguez présente ainsi ce travail singulier :

« Le dessin est omniprésent dans les œuvres de Carola Ernst. C’est une révolte anarchiste contre un consensus unificateur ; imminente et dure, comme une bête indomptée. Une overdose excessive qui n’est pas pour ceux qui recherchent le calme ! Elle dessine avec la peinture. Les crayons d’aquarelle, l’acrylique et l’encre sont toujours présents ; elle est attirée par le non-retour qu’on trouve dans cette technique. Dans ses œuvres récentes, plus spécifiquement dans ses dessins, elle utilise la technique de phasing, qui vient des arts visuels de la musique électronique de Steve Reich dans les années soixante en chevauchant les images et les couleurs. Elle s’intéresse à l’expressionnisme des couleurs : la couleur est quelque chose d’intense et de stimulant. Ses dessins utilisent des gammes complètes de couleurs. Même dans le noir et le blanc, elle arrive à trouver de grands contrastes.

La couleur est un élément important dans le développement et la finition de ses œuvres. Il y a toujours une prédominance de couleurs primaires. Même si ses œuvres peuvent apparaître sombres pour certains, on y trouve presque toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

Dans la composition, la combinaison de la couleur avec différents motifs est très importante. Les plus petits détails de couleur à l’intérieur de l’image combinent ensemble les différents éléments, c’est alors seulement que surgissent les motifs du puzzle pictural et qu’il ne sombre pas dans le chaos. On pourra trouver chaque jour, flottant, diverses choses et images exprimant différentes humeurs, on pourra aussi se perdre dans ce labyrinthe et en même temps s’y retrouver.

Son travail va à l’encontre du tangible. En fait, il n’y pas d’architecture à l’intérieur de ses dessins ; plutôt des figures, des animaux, des paysages, mais aussi des machines. Elle travaille entre les motifs pour approcher une abstraction hardcore. Elle recherche la réduction de l’image.

Concernant la sculpture, elle utilise en général des matériaux de récupération : verre, métal, bois, plastique. Elle se sent plus proche de ces matériaux car chacun d’eux a fait partie du quotidien d’une personne et font partie de l’environnement. »

Et Yannick Courbès, qui expose Carola Ernst toute cette année à Tourcoing avec d’autres artistes de la veine expressionniste, écrit pour sa part :

« Il s’agit de se perdre avant tout !

C’est de cette manière-là qu’il faut aborder l’œuvre de Carola Ernst. En tout cas c’en est une. Se perdre, c’est d’abord oublier. Oublier l’histoire, oublier le temps, oublier les conventions, oublier le sens, oublier ses références, oublier d’oublier… et se laisser aller.

La première fois qu’on tombe ─ c’est bien le cas ─ nez à nez avec une sculpture, un dessin, ou une peinture de l’artiste, un sentiment de chute nous assaille. Le plancher se dérobe. De dessin il n’y a pas, de peinture ou de sculpture encore moins. Et cela demande une explication, évidemment. Carola Ernst renverse les codes. D’abord, et c’est ce qui apparaît d’emblée, il y a un chaos. Les lignes, les traits, vifs, démultipliés comme autant de lacérations, qui s’enchevêtrent, qui s’entrecroisent, nous font croire à l’expression abstraite d’un rêve que l’artiste voudrait éveillé. Mais, en prenant un peu plus de temps, on s’aperçoit que ce tohu­bohu, ce bordel originel, n’en est pas un.

Plusieurs niveaux de lecture sont possibles : la figure, le sujet, l’intention, l’objet, l’émotion, les sentiments, la matière. Et tous réagissent ensemble. Et rien n’est plus difficile que de se confronter à ce vertige. Carola convoque ainsi un nombre illimité de dimensions dans un univers quasi hallucinatoire.

Dans ses tableaux et ses dessins elle génère un monde paradoxal cloisonné par la surface physique limitée du support, espace unifié par nature. Craie grasse, encre, peinture à l’huile, crayon, tous les média se côtoient. L’image, comme une explosion qu’on aurait voulue contraindre ou étouffer, naît de cette immatérialité des formes. Elle s’affranchit d’une certaine naïveté de la figuration et d’une abstraction toute contemplative. Et la matière quant à elle acquiert toute son autonomie. Le souci de l’artiste, son désir primordial, est saisir un réel qui n’est pas représenté, et surtout ne pas le figurer. En effet la vision simple est toute relative. Il nous faut sans cesse rappeler nos sens, et nos propres expériences de la matière. Émergent dès lors des éléments sensibles et concrets. On devine cette même polysémie des formes désintégrées et des matières combinées dans les sculptures. Assemblage et construction, bricolage augmenté de fragments de matériaux ordinaires empruntés d’objets d’un quotidien récupéré, elles se découvrent comme des totems, des artefacts indigènes, des fétiches exotiques. Mais qu’on est loin de l’exotisme pittoresque des aventuriers d’un monde contemporain trop fantasmé ou au contraire trop pragmatique ! Non, là on se perd très vite au profit de la matérialité seule, de la substance physique qui les compose.

Car ce qui intrigue, ce n’est plus ce totem, la relique, l’objet en soi, mais sa facture : les interactions entre le bois, la plume, l’acier par exemple, et leurs températures, leurs touchés, leurs densités – optique ou physique.

Donc affronter le vide, notre vide, affronter sa résistance, c’est de cela paradoxalement qu’il est question. L’œuvre de Carola Ernst est vibrante, mouvante et émouvante car elle convoque indéniablement plus que notre œil introverti. C’est notre – sa – relation à la matière et au sentiment psychologique, dans une spontanéité patiente, qui procure cette tension émotionnelle. »

(1) Installée dans la vieille ville de Troyes.

(2) Adhérent de longue date de l’Association Fondation Marius-Vazeilles et membre de son conseil scientifique et culturel.

(3) Conservateur adjoint du musée des beaux-arts de Tourcoing, le MUba Eugène-Leroy.